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COLLOQUES


LES MAUDITS SOUS LES TROPIQUES


Maudits vs marginaux ?

Michel Riaudel




En mars 1977, le n° 4 du magazine de São Paulo Extra publia un dossier dirigé par João Antônio et intitulé « Malditos escritores », Maudits écrivains. Il réunissait neuf nouvelles inédites, écrites par neuf auteurs différents : Chico Buarque, Antônio Torres, Wander Piroli, Marcos Rey, Márcio Souza, Aguinaldo Silva, Tânia Faillace, Plínio Marcos et João Antônio lui-même.

La couverture affichait leur portrait, sur le modèle des identifications judiciaires, neuf visages auxquels s’ajoutait un dixième, celui de l’illustrateur Elifas Andreato, à l’époque très sollicité. Dans un coin inférieur du buste apparaissait la date de la photo, qui suggérait qu’elle avait été prise après une arrestation, dans un commissariat. Compte tenu du contexte politique, une dictature militaire installée depuis 1964, la mise en scène faisait de ces écrivains de courageux résistants défiant la censure et la répression.

Non sans un clin d’œil à la presse sensationnaliste, le message se voyait souligné par le recours au noir et blanc, l’épaisseur des capitales et le ton exclamatif du titre : « Malditos escritores ! ». Pas de place pour les nuances. Un texte, dans la colonne de droite, explicitait davantage la provocation :

Eles não se emendam : sempre falando no miserê geral, no desemprego e no emprego da força; no feijão, na carne dos amantes, futebol, homosexualismo, cadeia ; sempre falando no coração, fígado e intestinos da realidade brasileira. Raça maldita.1

Qui désigne ce « ils » ? Les élus de l’anthologie. Qui parle ? Qui endosse la première personne qui les qualifie et les décrète, tous autant qu’ils sont, maudits ? Les responsables du magazine Extra ? Laissons pour l’instant la question en suspens, sans réponse définitive.

En quatrième de couverture, quelques lignes de João Antônio développent la une. Elles opposent d’un côté le monde des « docteurs », des diplômés, des notables, de la « cartolagem2 », des malins (sabidos), et de l’autre l’armée des humiliés, des exploités, des gens d’en bas victimes de toutes les discriminations, les prostituées, les mendiants, les flics, les deuxième classe… « dont les cris ne parviennent pas à la connaissance générale, ni même à aucune connaissance ». Ces phrases ne sont en fait que la conclusion du long texte de présentation, une sorte de manifeste, « O buraco é mais embaixo » (Le trou est plus en bas), qui commence par ce constat : « O povo parece haver tomado chá de sumiço das letras nacionais3. »

[…] por isso mesmo, aqui se tentou — sem aflições estéticas ou existenciais, sem dar bandeiras ou distribuir mesuras à crítica elitista — levantar um conjunto de trabalhos que ao menos tentasse, com alguma limpeza e objetividade, refletir e repensar realidades brasileiras em um leque geográfico variado, a expor em nível acessível um punhado de histórias das classes subalternes.4

Les récits, dit encore la préface, « ont évité le beau langage », ils ont pris le parti « de la chose clairement populaire », tendant à s’identifier à l’objet qu’ils décrivent : une littérature « anthropologique », une sorte d’anthropologie engagée où l’observateur ressemble à l’observé, est solidaire avec lui. Dans ce refus de « l’esthétique pour elle-même », ont été commises « presque toutes les hérésies contre certains concepts traditionnels du purisme du savoir-faire littéraire. Il s’agit d’un « corps à corps avec la vie », d’une « littérature fétide », en adéquation avec le « monde fétide » des humbles gens.

Mais le préambule de la couverture ne fait pleinement sens que lorsqu’on lit l’épigraphe de Castro Alves, en page de titre :

Ó bendito o que semeia
livros, livros à mancheia,
e faz o povo pensar.
O livro, caído n’alma
é germe que faz a palma,
é gota que faz o mar.5

Les vers proviennent d’Espumas flutuantes, le dernier volume du poète bahianais, paru en 1870, un an avant sa mort. Le poème d’où ils sont tirés, « O livro e a América » [Le livre et l’Amérique], le premier du recueil, insiste sur l’importance de la littérature et de la lecture dans la formation du peuple, du citoyen américain.

En novembre 1977, huit mois après la sortie du numéro d’Extra, la première livraison du journal carioca O Beijo [Le Baiser] publie une réaction d’Ana Cristina Cesar au dossier constitué par João Antônio : « Malditos marginais hereges6 » [Maudits marginaux hérétiques]. Reprenant le procédé de la parataxe du titre qui associe par juxtaposition trois catégories en rupture avec les normes sociales, l’essai liste les incohérences du discours maudit. La première contradiction tient à la stratégie commerciale sous-jacente :

Os adjetivos de maldição e marginalidade, os retratinhos e as feias broncas não foram às bancas para atrair repressão. Mas para embalar ideologicamente o produto a ser vendido. [… A embalagem] acondiciona e garante a circulação do produto, a sua receptividade numa fatia do mercado. A embalagem altera e integra o significado da produção. Fica montada, antes mesmo da leitura, uma cumplicidade especial com certo leitor, com base na heroização dos escritores e no aproveitamento de uma atual simpatia automática — ou desesperada — por qualquer que « proteste ». Simpatia por qualquer produto « perseguido » — mesmo que este venda 25 mil exemplares com espantosa rapidez.7

Nous serions, selon elle, face à une certaine tradition de manifestes, polémique, rhétorique et scandaleuse, de ceux qui invoquent la position du faible contre le fort sur un ton conventionnellement agressif et paranoïaque, qui construisent une mise en scène victimaire et se prévalent de la persécution des autres pour gagner la pitié du lecteur. La démonstration d’Ana Cristina Cesar mobilise le vocabulaire du marketing : produit, marché, emballage, chiffres de vente, popularité des points de vente tel le kiosque… ; mais elle insiste surtout sur d’autres contradictions de cette esthétique mimétique, qui engagent le statut de l’écrivain et la conception du lecteur.

En contrepoint du « maudits » de la couverture et du « béni » du vers de Castro Alves, surgit alors avec plus de netteté la logique du discours : la première personne latente de la couverture fait parler l’idéologie des puissants, qu’elle suppose menacés par cette littérature « engagée ». « Ils » sont considérés comme maudits (adjectif antéposé, plutôt que postposé à la manière des « poètes maudits », ce qui induit davantage la qualification morale) par les dominants, bien qu’ils soient en réalité les vrais « bénis » de l’histoire. Le soutien de cette vérité gît dans le « moi » de l’énonciation, qui est aussi un de ces « ils », sujet ventriloque s’objectivant dans sa marionnette. La troisième personne du pluriel, les écrivains de l’anthologie, s’oppose finalement à un « eux » de moins en moins implicite, les maîtres du pouvoir, grâce à une dichotomie qui sollicite la complicité de la deuxième personne. Le lecteur et le je des auteurs seraient ainsi réunis dans un « nous » solidaire de la résistance et de la contestation, de la vraie vie. D’ailleurs, comme le concluait João Antônio,

Literatura? Mas, minha querida senhora, a literatura não existe. O que há é a vida, de que a política e arte participam.8

On sait qu’aucun argument rationnel n’est capable de démonter la rhétorique de la paranoïa, car il sera toujours susceptible d’être tenu pour une nouvelle preuve de la persécution. Cependant, Ana Cristina Cesar avance deux éléments pour étayer sa critique. Le premier tient à la double caractérisation de l’écrivain, dans Extra. Il est assimilé au peuple, souffre comme lui de l’exploitation, partage la même condition misérable ; mais c’est en tant que père de ce même peuple que ses livres le font penser. Il faut, à ce propos, noter la réécriture du vers de Castro Alves. L’original dit : « Oh! Bendito o que semeia/ Livros… livros à mão cheia…/ E manda o povo pensar !9 » Autrement dit, pour Castro Alves, le poète peut faire en sorte que son public pense ; mais en aucun cas il ne pense à sa place, au contraire de l’épigraphe reformulée par Extra. Quoi qu’il en soit, ce qui importe est que l’auteur soit ainsi investi d’une tâche : il devient semeur, missionnaire, plante les germes de l’émancipation sur la terre vierge, sinon aliénée, de la conscience populaire.

La critique d’Ana Cristina Cesar se fait alors plus explicite :

[…] falta consciência de classe ao intelectual, que se acredita mais uma vez porta-voz dos oprimidos, setor transparente que reflete as imagens e os gritos ocultos dos banguelas e desbocados. Essa falta é socialmente favorecida. Historicamente motivada. É bom que o intelectual desconheça a sua função de controle e de reprodução social, e que não leve a contestação ao nível concreto da sua prática. Jornalistas, professores, advogados, cientistas — não fiquemos só nos técnicos e burocratas. A Informação, a Educação, o Direito, a Ciência, mitos que ainda acalentamos, mesmo se coloridos com a Discórdia.10

Nous reconnaissons le lexique foucaldien au nom duquel la poète dénonce l’omnipotence du narrateur réaliste, l’arrogance de l’esthétique naturaliste. Trois ans plus tard, son Luvas de Pelica transpose la discussion :

Imagino a onipotência dos fotógrafos escrutinando por trás do visor, invisíveis como Deus.11

Estou jogando na caixa do correio mais uma carta para você que só me escreve alusões, elidindo fatos e fatos. É irritante ao extremo, eu quero saber qual foi o filme, onde foi, com quem foi. É quase indecente essa tarefa de elisão, ainda mais para mim, para mim! É um abandono quase grave, e barato. Você precisava de uma injeção de neo-realismo, na veia.12

[…] Discutimos o veio masoquista com olho bem naturalista.13

L’écriture d’Ana Cristina Cesar est de fait toute opacité, miroitements, s’y entremêlent des subjectivités allusives, elliptiques. Aux antipodes du numéro d’Extra, dont le titre complet est Extra Realidade brasileira, coleção Livro-Reportagem [Extra Réalité brésilienne, collection Livre-Reportage], où nous est servie une prose redondante, insistante, où les messages sont appuyés, martelés. La ligne réaliste est moins soucieuse de réalité que de vérité. La nuance apparaît clairement dans la citation d’un entretien concédé par João Antônio et citée par « Malditos marginais hereges » :

« Os escritores estão muito elitizados, não é? O escritor em geral tem medo de ir pra um campo de futebol, ir pra geral e tirar a camisa porque tá quente. Se coloca numa posição de intelectual olhando as coisas por cima. Em geral é muito dono da verdade, não gosta de andar de ônibus, andar de trem, gosta muito de emprego público, de mecenato… »

« O escritor brasileiro é um indivíduo que foge de qualquer tipo de realidade que não seja uma realidade agradável, componente de um bom comportamento; o escritor brasileiro é um homem que se coloca muito na classe média, e a classe média vive mais de mentiras, vive de consumos… » (João Antônio, em entrevista ao jornal EX)14

Autrement dit, la réalité « agréable » est associée au mensonge. L’écrivain des élites tourne le dos à l’autre réalité, plus authentique, la seule véritable à vrai dire, inconfortable, celles des masses et des loisirs populaires… C’est au prix de cette dénégation qu’il en devient « maître de la vérité ». La traduction positive de cette déclaration de João Antônio amène l’écrivain à s’immerger dans cette vie incommode du peuple, dans ses pratiques, son langage, pour révéler la réalité légitime. C’est lui qui renverse les mirages de classe, les illusions, pour au bout du compte exposer en termes crus et provoquants, sans détour, sans –isme ni esthétique, la vérité. Sa relation au réel est bien différente du peintre de la vie moderne, selon la lecture de Baudelaire redéfinie par Foucault :

[…] à l’heure où le monde entier entre en sommeil, il se met, lui [le peintre moderne], au travail, et il le transfigure. Transfiguration qui n’est pas annulation du réel, mais jeu difficile entre la vérité du réel et l’exercice de la liberté […]. La modernité baudelairienne est un exercice où l’extrême attention au réel est confrontée à la pratique d’une liberté qui tout à la fois respecte ce réel et le viole.15

Lors, la tâche de l’artiste ne serait pas seulement de dire le réel, mais de le transfigurer, dans une opération de « translation », mot qu’il faut entendre dans toutes les nuances possibles du terme anglais. La liberté créatrice conduit historiquement l’artiste moderne au viol du réel. Sans connaître ce texte de Foucault, postérieur à la polémique, Ana Cristina Cesar invite elle aussi non pas à faire penser le peuple, mais à repenser révolutionnairement le travail de l’intellectuel :

O intelectual de esquerda ainda é o sujeito que tem ideias, opiniões, inclinações revolucionárias, mas que não consegue repensar revolucionariamente o próprio trabalho: sua relação com os meios de produção intelectual, sua técnica, seu poder de dizer.16

Dans cette perspective antipopuliste, il ne s’agit pas seulement d’assumer un point de vue, d’être convaincu de l’impossibilité de l’objectivité, ni de simplement se livrer à une autocritique implacablement solipsiste, il s’agit de mesurer en toute conscience les limites de la littérature. Du côté « maudit », on manifeste une adhésion, une croyance (experte ou ingénue — probablement plus ingénue qu’experte dans le cas de João Antônio) en les pouvoirs de l’auteur. À la question « Qu’est-ce que peut la littérature ? », le réaliste maudit répond avec optimisme, avec euphorie, de façon intéressée, calculatrice ou par abnégation militante, qu’elle peut beaucoup, voire tout. Tout lui est bon.

Ana Cristina Cesar est au contraire pleinement (valéryennement) lucide sur les pouvoirs de l’auteur : ils s’arrêtent où commencent ceux du lecteur, non plus récepteur ou consommateur passif, mais détenteur du dernier mot (provisoire) du sens du texte. Selon elle, il n’est plus possible de croire, comme Castro Alves ou les bénis maudits, qu’il revient à l’intellectuel ou à l’artiste de modeler le cerveau, de décider de la conformation et des orientations de l’esprit de son public. Cette possibilité ne s’accorderait d’ailleurs pas avec l’exercice de la démocratie, de la citoyenneté. C’est pourquoi ce qui doit guider l’écriture, la poésie, est d’une certaine façon une position sceptique, qui sait néanmoins que « A desconfiança não é só um jogo do contra17. »

Peut-être pensera-t-on qu’elle écrit en ayant à l’esprit, à contrecourant de la malédiction, la marginalité alors en vogue et à laquelle on la rattache. Un an auparavant, le 15 juin 1976, avait paru avec éclat l’anthologie dirigée par Heloísa Buarque de Hollanda, 26 poetas hoje18 ; y figurait Ana Cristina Cesar. Le recueil consacra la reconnaissance d’une « poésie marginale » née au début de la décennie, en 1971-1972, avec deux petits livres autoédités : Travessa Bertalha 11, de Charles, et Muito prazer, Ricardo, de Chacal. Dans le sillage de cette nouvelle génération de poètes, en mars 1977, de façon concomitante à la publication du numéro d’Extra, se préparait à Rio de Janeiro la sortie d’un journal alternatif. Autour du projet, un collectif se réunissait régulièrement, auquel Ana Cristina Cesar commença à participer début avril. Selon les termes d’un de ses membres, Marcos Augusto Gonçalves,

O grupo, grande e bastante heterogêneo, tinha em comum o sentimento de inadaptação à cultura hegemônica de oposição ao regime militar, ainda bastante influenciada pelo ideário do Partido Comunista, nacionalista, conteudista e populista. Queríamos discutir sexo, feminismo, falar de Foucault, poder criticar abertamente a União Soviética, a herança cultural do CPC, a estreiteza da militância e a própria imprensa.19

Des souvenirs de Marcos Augusto Gonçalves, parus dans le supplément Folha Ilustrada du 13 décembre 1997, se dégage clairement une opposition entre le groupe populiste des réalistes maudits et le groupe marginal carioca. Tandis que le maudit est censé assumer une position absolue, de guerre contre l’establishment, qu’il profane la norme relevée à partir de son lieu antagonique, bas, grossier, le marginal jouerait dans un espace médian, aux frontières indéfinies, sans centre ni périphérie. La marge du cahier, de la feuille, fait encore partie de la page, elle est un lieu relatif, certes éloigné du centre, mais pouvant devenir à son tour un centre pour une autre marge. Le maudit assumerait sérieusement, dans cette configuration, la fonction prométhéenne de défi aux dieux et de promotion des hommes, il les hisserait à hauteur des habitants de l’Olympe grâce à son vol sacrilège ; le marginal ressemblerait à son malheureux frère, Épiméthée, celui qui réfléchit après-coup, après avoir agi et provoqué des catastrophes, une figure comique annonciatrice du trickster, un clown participant des deux mondes à la fois pour mieux les subvertir par un court-circuit risible et caustique.

Mais à mieux lire la contribution d’Ana Cristina Cesar parue dans O Beijo, on remarque qu’en réalité elle n’oppose pas les marginaux aux maudits. Au contraire, elle les assimile, comme en témoignent divers passages du texte :

Desde a capa, os escritores são adjetivados com garrafal MALDITOS que lhes anuncia o status marginal.20

Os adjetivos de maldição e marginalidade […]21

Se é pra fazer literatura « maldita » ou « marginal », não há que desafiar as normas reais ou sentimentais dominantes que catalogam os sujeitos merecedores da nossa PENA? Ou pelo menos não disfarçar que também nos rebolamos de piedade por nós mesmos, que somos outros, e não iguais, em relação à chamada « gente humilde » ?22

A distância que vai de umas a outras é a distância (não moralizável) da mediação literária e a distância (indisfarçável, apesar da nossa culpa) entre produtores/leitores de literatura — Escritores Malditos, Poetas Marginais, Jorge Amado, Beijo, ou o que for — e as « massas populares »23

Dans toutes ces occurrences, maudit et marginal s’équivalent. En ce milieu des années soixante-dix, l’étiquette de poésie marginale est en outre loin de faire consensus parmi les poètes concernés. Heloísa Buarque de Hollanda, dans la postface qu’elle ajoute à l’édition commémorative de 26 poetas hoje, en 1998, parle d’un :

fenômeno que, na época, foi batizado com o nome poesia marginal, sob protestos de uns e aplausos de outros.24

Certains rejettent le qualificatif, parce qu’ils y voient un signe de mépris, d’autres le revendiquent pour la même raison, à l’image de l’artiste Hélio Oiticica qui avait adopté le slogan « Seja herói, seja marginal », Sois un héros, sois un marginal. En vérité, Ana Cristina Cesar se retira du projet éditorial en novembre, peu de semaines avant la sortie du n° 1 qui publia son texte sur la livraison d’Extra. « Esse meu trabalho sobre Malditos Escritores é sobre um certo engajamento », écrit-elle à Maria Cecília Fonseca en juillet de la même année25. Une prise de position qui met sur le même plan les maudits, les marginaux, Jorge Amado et les camarades de O Beijo.

Les habitués de sa poésie savent bien elle est experte en jeu à plusieurs bandes : en frappant une boule de billard, elle en touche et en déplace bien d’autres. Chaque mot y a sa surface et ses significations souterraines, enfouies, multiples ; elle dit plusieurs choses à la fois, enchâsse un discours dans l’autre, une citation dans l’autre. Il n’y a donc rien d’improbable à ce que cet essai visant en apparence les « maudits » ait pour destinataire interne O Beijo lui-même, dont la phase de gestation est traversée par des tensions entre l’influence du « très informé » Escobar et la ligne plus libertaire de Júlio César Montenegro26. Il faudrait alors lire son texte comme une sorte de lettre motivant sa décision de quitter la rédaction du journal avant même la sortie du premier numéro.

Mais, par-delà ces lectures circonstancielles, nous comprenons que la discussion a une portée plus large : elle touche à la place de l’écrivain et de la littérature aujourd’hui. La posture « maudite » ou une certaine posture marginale — Ana Cristina distinguait le marginal par choix politique, et le marginal de circonstance, opportuniste — rêve de sacré en lui réinventant un lieu, dans un monde d’où le sacré a disparu. Il prétend réactiver des valeurs absolues, des limites infranchissables, des tabous à transgresser, dans une économie qui s’emploie à digérer et intégrer en termes de marché toutes les révoltes, y compris les plus radicales. Dans le texte déjà cité, qui traite non seulement du texte de Kant sur les Lumières, mais aussi de l’œuvre de Baudelaire, Foucault esquisse le cadre éthique de l’intelligence moderne, en distinguant quatre traits de l’ethos de notre modernité. L’un d’eux est précisément l’« attitude-limite », qu’il définit en ces termes :

Il ne s’agit pas d’un comportement de rejet. On doit échapper à l’alternative du dehors et du dedans ; il faut être aux frontières27.

Être aux frontières, non dans un geste contre, mais pour analyser et penser la nature et les « nécessités » de ces frontières.

La critique, c’est bien l’analyse des limites et la réflexion sur elles. Mais si la question kantienne était de savoir quelles limites la connaissance doit renoncer à franchir, il me semble que la question critique, aujourd’hui, doit être retournée en question positive : dans ce qui nous est donné comme universel, nécessaire, obligatoire, quelle est la part de ce qui est singulier, contingent et dû à des contraintes arbitraires. Il s’agit en somme de transformer la critique exercée dans la forme de la limitation nécessaire en une critique pratique dans la forme du franchissement possible.28

Autrement dit, le rôle critique de l’intellectuel ou de l’artiste moderne n’est pas transcendantal, mais pratique. Il ne cherche pas à réaliser les conditions d’une métaphysique désormais convertie en science, en cognition absolue, mais il s’efforce de pousser le plus loin possible « le travail indéfini de la liberté » c’est-à-dire de penser ce qui, des limites qui nous contiennent et se présentent à nos yeux, est nécessaire et ce qui n’est en rien indispensable, ce qui freine sans fondements notre avènement en sujets autonomes.

De même, la question de l’autonomie du texte littéraire porte en elle une réflexion heuristique sur les conditions actuelles de production du savoir, conditions et capacités toutes relatives, à travers l’analyse des conditions de liberté de notre être historique, et d’un certain scepticisme de la critique qui se doit permanente, sans repos, justement parce que nous sommes historiques. Le petit avantage de la littérature, ou plutôt, d’une conception donnée de la littérature qu’Ana Cristina Cesar s’applique justement à repenser, est qu’elle sait que, comme l’écrivait Michel Serres en 1974, dans le troisième volume de ses Hermès, précisément consacré à la traduction, il n’y a pas de savoir sans illusion : les mythes et les rêves sont non moins riches de savoirs que les savoirs sont riches de rêves et d’illusions.

Un savoir sans illusion est une illusion toute pure. Où l’on perd tout, et le savoir. […] il n’y a de mythe pur que le savoir pur de tout mythe.29

Le maudit du magazine Extra endossait-il, au contraire, une confiance excessivement crédule en la capacité qu’aurait la littérature de « révéler le réel », et de produire en conséquence des savoirs et des vérités sur la réalité brésilienne, une littérature « document, reportage » ? Si l’on considère la superbe élaboration poétique des nouvelles de João Antônio, très éloignée de cette prose purement documentaire, on en doutera.

 

1 « Ils ne s’amendent pas : ils continuent de parler de la mouise générale, du chômage et de l’usage de la force ; des haricots [élément de base de l’alimentation populaire], de la chair des amants, du foot, de l’homosexualisme [sic], de la prison ; de parler du cœur, du foie et des intestins de la réalité brésilienne. Race maudite. » Sauf mention contraire, nous traduisons.

2 Le beau monde, littéralement le groupe des hauts-de-forme.

3 « On dirait que le peuple a disparu des lettres nationales. » L’expression « chá de sumiço » suggère l’effet d’un filtre magique.

4 « […] c’est bien pourquoi on a essayé ici, sans tourments esthétiques ni existentiels, sans flagorner la critique élitiste ni lui donner des gages, de mettre à jour un ensemble de travaux qui s’efforcent au moins, avec un tant soit peu de clarté et d’objectivité, de réfléchir et de repenser les réalités brésiliennes en un éventail géographique diversifié, qui présente de façon accessible une poignée d’histoires des classes subalternes. »

5 « Ô béni soit qui sème/ des livres, des livres à pleine main/ et fait penser le peuple./ Le livre, tombé de l’âme,/ est le germe qui fait la palme/ la goutte qui fait la mer. »

6 In Ana Cristina Cesar, Escritos no Rio, Armando Freitas Filho (dir.), São Paulo : Brasiliense, Rio de Janeiro : UFRJ, 1993, p. 109-119.

7 « Les qualificatifs de malédiction et de marginalité, les petits portraits et les mines patibulaires n’ont pas été dans les kiosques pour se voir réprimer. Mais pour emballer idéologiquement le produit de vente. [… L’emballage] conditionne et garantit la circulation du produit, sa capacité à être bien accueilli par une part du marché. L’emballage altère et intègre le sens du produit. S’y est nouée, avant même la lecture, une complicité particulière avec un certain lecteur, sur fond d’héroïsation des écrivains et en faveur d’une sympathie actuelle, automatique ou désespérée, en faveur de tous les « protestataires ». La sympathie en faveur de tout produit « persécuté » — même s’il vend ses 25 mille exemplaires à une vitesse sidérante. » Ibid., p. 112-113.

8 « La littérature ? Mais, ma brave dame, la littérature n’existe pas. Ce qui existe, c’est la vie, desquels l’art et la politique participent. »

9 « Oh ! Béni soit qui sème/ Des livres… Des livres à pleine main…/ Et encourage le peuple à penser ! »

10 « […] il manque à l’intellectuel une conscience de classe, lui qui se croit une fois encore le porte-parole des opprimés, une catégorie transparente qui renvoie les images et les cris occultes des édentés et des mal dégrossis. Ce manque est socialement protégé. Historiquement motivé. Il est bon que l’intellectuel ignore sa fonction de contrôle et de reproduction sociale, et qu’il n’applique pas la contestation au niveau concret de sa pratique. Journalistes, professeurs, avocats, savants — ne nous en tenons pas aux techniciens et bureaucrates. L’Information, l’Éducation, le Droit, la Science, des mythes dont nous nous berçons encore, quand bien même ils seraient aux couleurs de la Discorde. » Ibid., p. 114-115.

11 « J’imagine la toute-puissance des photographes scrutant derrière le viseur, invisibles comme Dieu. » Ana Cristina Cesar, Gants de peau & autres poèmes, trad. Michel Riaudel et Pauline Alphen, Paris : Chandeigne, 2005, p. 28-29 (A teus pés, São Paulo : Brasiliense, 1982, p. 96).

12 « Je jette à la boîte encore une lettre pour toi qui ne m’écris que des allusions, et élides fait sur fait. Il n’y a rien de plus énervant, je veux savoir le nom du film, où, avec qui. C’en est presque indécent, ce travail d’élision, et en plus pour moi, pour moi ! C’est un abandon presque grave, et à peu de frais. Tu aurais besoin d’une injection de néo-réalisme, dans la veine. » Gants de peau…, op. cit., p. 44-45 (A teus pés, op. cit., p. 102).

13 « Nous avons discuté la veine masochiste d’un œil bien naturaliste. » Gants de peau…, op. cit., p. 54-55 (A teus pés, op. cit., p. 106).

14 « “Les écrivains sont très liés aux élites, n’est-ce pas ? L’écrivain a en général peur d’aller au stade, d’aller sur la place publique et de tomber la chemise parce qu’il fait chaud. Il adopte une position d’intellectuel qui regarde les choses d’en haut. En général il est sûr de détenir la vérité, il n’aime pas prendre le bus, le train, il adore les postes publics, le mécénat…/ L’écrivain brésilien est un individu qui échappe à toute réalité qui ne soit agréable, ce qui suppose être bien élevé ; l’écrivain brésilien est quelqu’un qui s’inclut volontiers dans la classe moyenne, et la classe moyenne vit plus que d’autres de mensonges, elle vit de consommer…” (João Antônio, entretien au journal EX) » Escritos no Rio, op. cit., p. 118-119.

15 Michel Foucault, « Qu’est-ce que les lumières ? », in Dits et Écrits II, Paris : Gallimard, coll. « Quarto », 2001, p. 1389 [« What is Enlightenment ? », in Rabinow (P.), éd., The Foucault Reader, New Iork : Pantheon Books, 1984].

16 « L’intellectuel de gauche demeure le sujet qui a des idées, des opinions, des penchants révolutionnaires, mais qui ne parvient pas à repenser révolutionnairement son travail : sa relation aux moyens de production intellectuelle, sa technique, son pouvoir de dire. » Escritos no Rio, op. cit., p. 115.

17 « La défiance, ce n’est pas seulement jouer contre »… Ibid., p. 115.

18 Heloísa Buarque de Hollanda (dir.), 26 poetas hoje, Rio de Janeiro : Labor, 1976.

19 « Le groupe, large et assez hétérogène, partageait le sentiment d’une inadéquation de la culture hégémonique d’opposition au régime militaire, encore très influencée par les idées du Parti Communiste, nationaliste, populiste et attaché aux contenus. Nous voulions discuter de sexe, de féminisme, parler de Foucault, pouvoir critiquer ouvertement l’Union Soviétique, l’héritage culturel du CPC, l’étroitesse du militantisme et parler y compris de la presse elle-même. » São Paulo : Folha ilustrada, 13 décembre 1997. Lié à l’Union Nationale des Étudiants (UNE), le CPC (Centre Populaire de Culture) avait été, au début des années soixante, le fer de lance de l’engagement d’intellectuels et d’artistes au service d’une conscientisation du peuple.

20 « Dès la couverture, les écrivains sont qualifiés en lettres capitales de MAUDITS, ce qui annonce leur condition de marginal. » Escritos no Rio, op. cit., p. 112.

21 « Les caractérisations de malédiction et de marginalité […]. » Escritos no Rio, op. cit., p. 112.

22 « Si l’on doit produire une littérature “maudite” ou “marginal”, ne faut-il pas défier les normes réelles ou sentimentales dominantes qui cataloguent les sujets dignes de notre COMPASSION ? Ou, du moins ne pas déguiser que nous ne nous trémoussons pas moins de pitié pour nous-mêmes, que nous sommes autres, et non à égalité, avec lesdites “modestes gens”. » Escritos no Rio, op. cit., p. 118-119.

23 « La distance qui va des unes aux autres est la distance (non moralisable) de la médiation littéraire et la distance (non déguisable, en dépit de notre culpabilité) qui sépare les producteurs/lecteurs de littérature — Écrivains Maudits, Poètes marginaux, Jorge Amado, Beijo, ou qui que ce fût — et les “masses populaires” » Escritos no Rio, op. cit., p. 118-119.

24 « […] phénomène qui, à l’époque, a été baptisé par les uns de poésie marginale, sous les protestations de quelques-uns et les applaudissements des autres. » Heloísa Buarque de Hollanda, Rio de Janeiro : Aeroplano editora, 1998, p. 257.

25 « Mon travail sur Maudits Écrivains est sur un certain type d’engagement », lettre du 7 juillet 1977, in Ana Cristina Cesar, Correspondência incompleta, Rio de Janeiro : Aeroplano, São Paulo : Instituto Moreira Salles, 1999, p. 152.

26 Cf. la lettre à Maria Cecilia Fonseca du 29 juin 1977, in Correspondência incompleta, op. cit., p. 149.

27 Dits et écrits, op. cit., p. 1393.

28 Idem.

29 Michel Serres, Hermès III. La traduction, Paris : éd. de Minuit, 1974, p. 259.



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- Auteur : Michel Riaudel
- Titre : Maudits vs marginaux ?
- Date de publication : 26-02-2016
- Publication : Revue Silène. Centre de recherches en littérature et poétique comparées de Paris Ouest-Nanterre-La Défense
- Adresse originale (URL) : http://www.revue-silene.comf/index.php?sp=comm&comm_id=172
- ISSN 2105-2816