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COLLOQUES


LIVRE ET ROMAN AUX XXe et XXIe SIÈCLES
L’instance du Livre dans l’Inconscient

Gérard Haddad, psychanalyste, psychiatre et écrivain


J’ai proposé depuis des années d’inscrire le concept de Livre, dont je préciserai bientôt en quel sens il faut l’entendre, comme un des concepts importants de la psychanalyse, c'est-à-dire comme une des instances de l’inconscient. Je pense en effet que ce concept permet de résoudre un certain nombre d’impasses laissées par les doctrines de Freud et de Lacan. S’il n’est pas absent dans ces deux doctrines, en particulier chez Lacan dont les analyses m’ont permis de le construire, il restait à l’extraire de certaines de leurs intuitions fondamentales.

Ma proposition ne part pas d’un a priori, d’une empathie particulière, voire ethnique, pour le livre, auquel je ne voue pas un culte idolâtrique. Elle s’est imposée à moi, avec des effets de surprise, dans des moments où je m’y attendais le moins, à certains tournants de ma propre analyse et de ma réflexion. Ce sont précisément ces moments que je souhaite vous rapporter.

Ce fut d’abord dans les premiers mois de ma cure avec Lacan. Un de ses textes m’occupait alors l’esprit, est celui où le psychanalyste définit le stade du miroiri. Dans la formation d’une personnalité, avance-t-il, il y a un temps premier au cours duquel le bébé ne perçoit pas l’unité des différents membres de son corps, que sa main, ses pieds, son visage forment un tout. C’est dans la découverte de son image dans un miroir, image au demeurant aliénante, qu’il saisit l’unité de son corps. Mais cette image reste fragile, inatteignable et constamment à reconstruire car nous gardons tout au long de notre vie, sous un mode refoulé, cette perception première du corps comme morcelé. D’une certaine manière, elle nous hante, elle est source de fortes angoisses. C’est particulièrement manifeste dans la psychose. J’ai également fréquemment observé la fréquence de cette représentation, sous des formes diverses, dans les débuts d’analyse. Pensons aussi à l’horreur où nous plonge l’évocation de certains châtiments corporels infligés dans certaines cultures tels que la décapitation ou l’amputation de la main du voleur. Pensons aussi à l’effroi que suscite la vue d’une intervention chirurgicale.

Ce fantasme, je l’ai profondément ressenti dans les premiers mois de mon analyse. En ce temps là – nous sommes au début des années 70 et j’étais alors un militant actif – mes préoccupations portaient surtout sur les questions politiques et la question que je me posais était celle de la tendance du corps social à se morceler, comme si collectivement se rejouait le fantasme individuel du corps morcelé. Qu’est-ce qui fait tenir, malgré tout, le corps social ? Quelle est l’origine de ce qu’on pourrait appeler, par exemple, le sentiment national ? La réponse fusa en moi : la littérature, en particulier la forme romanesque. C’est elle qui constitue le stade du miroir collectif d’une nation. Une des fonctions importantes de la littérature, à son insu, consiste à offrir à une nation un miroir, où les conflits violents qui l’agitent se jouent à l’intérieur d’une certaine unité ; que ces conflits, si violents soient-ils, ne mettent pas en question l’unité de la nation.

Il s’agit d’une fonction dynamique puisque toute société évolue, en même temps que ses conflits internes se transforment, menaçant du même coup la fragile unité antérieure. La littérature dans sa production constante est le miroir où elle réélabore en permanence cette unité. Ce qui rejoint la célèbre phrase de Stendhal, selon laquelle la littérature est un miroir que l'on promène le long du chemin. Ce premier temps de ma réflexion donna lieu, grâce au soutien de Louis Althusser, à une publication dans la revue marxiste « La Pensée » sous le titre La littérature dans l’idéologieii.

Le deuxième temps essentiel de cette découverte de la fonction du Livre s’est produit des années plus tard. J’avais été interpellé par la critique insistante que Lacan faisait à certaines œuvres de Freud, en particulier à celle que ce dernier considérait comme son chef-d’œuvre, à savoir Totem et Tabou. Dans cet ouvrage, au fond, Freud se pose la même question : Comment les groupes humains tiennent-ils malgré les forces centrifuges qui les menacent sans cesse de désintégration ?iii

Pour y répondre il invente un curieux mythe : à l’origine, il y avait un père tyrannique qui se réservait toutes les jouissances. Ses fils finirent par le tuer et par le manger. Mais immédiatement après, les voilà saisis de remords et d’amour à l’égard de ce père dont ils se sont partagés, en bons cannibales, la chair afin de s’incorporer la force. Ils en retirent le sentiment de partager une mystérieuse substance commune, un « sang » commun. Cet événement originaire, les groupes le répètent chaque année en un rite, le repas totémique qu’un ethnologue, Robertson Smithiv, avait cru observer.

Or, toutes ces théories, celle du totémisme, du repas totémique, se sont depuis effondrées, entraînant dans leur chute la théorie du groupe de Freud.

Pourtant, en lisant de près ces textes de Freud, je découvrais qu’ils faisaient vibrer en moi de vieux souvenirs, en particulier celui d’un repas rituel effectué dans certaines communautés juives, la veille du Jour de l’An religieux et qu’on appelle Seder. Au cours de ce repas, on consomme symboliquement une série de mets. C’est le déchiffrage de ce « repas totémique » qui va me mettre en présence d’un phénomène inattendu : à savoir qu’il y a une opération psychique, à peu près jamais vue, à savoir que l’homme mange de l’écriturev. Tous ces fragments d’épinards, d’ail, de datte, etc., n’ont pour rôle que d’apporter les phonèmes de leur nom.

À partir de cette trouvaille, par élargissements successifs, par enquête, j’allais découvrir que ces bouts d’écriture appartiennent à un corpus de texte particulier, corpus fondateur du groupe donné, son Livre, disons, pour simplifier : Coran pour les musulmans, Evangile pour les chrétiens, Torah pour les juifs. Et les membres de ce groupe mangent littéralement ce Livre, parfois réellement, parfois sur un mode dérivé, à savoir la lecture, qui est une opération de dévoration sublimée.

En fait, ce Livre n’est pas statique, il féconde toute une culture par les commentaires, les imitations, les critiques que l’on en fait. J’appelle donc Livre d’un groupe l’ensemble des productions culturelles que le Livre originel, l’Ur-Livre a généré. C’est lui qui donne à un groupe donné le sentiment de partager le même « sang ».

J’inclus dans le concept de Livre tous les faits culturels et rituels produits sous l’influence du Livre.

Tout groupe humain, de quelque nature que ce soit, se fonde sur un texte, sur un livre. Le fait comporte même, parfois, une exigence légale quand, pour créer un nouveau groupe, il faut déposer devant l’instance juridique, le dépôt de statuts, qui sont une forme de livre. À ces statuts, quand le groupe prend de l’ampleur et de l’âge, vient se rajouter un autre livre, celui de l’histoire du groupe, histoire souvent légendaire prenant ses distances avec la réalité des faits.

Il est évidemment facile de soulever le problème des peuples primitifs ignorant l’écriture. En vérité, ces peuples possèdent aussi un Livre, sous la forme d’un corpus de mythes qui fonde chacun de ces groupes ethniques. Je m’appuie ici sur l’autorité de Lévi-Strauss et de ses monumentales études mythologiques.

Quelle est donc, à partir de ces observations, la fonction essentielle du Livre ? C’est d’être l’opérateur qui effectue la fameuse coupure entre nature et culture, entre règne animal et humanité. Le Livre joue le rôle de ce que l’on appelle en psychanalyse la fonction du père symbolique, le transmetteur de la Loi qui nous fait humains. Le Livre incarne ce mystère d’animaux primates devenant humains.

Il nous faut comprendre les raisons qui confèrent ce statut éminent du Livre. Remarquons d’abord que tout livre fondateur est dit inspiré. Inspiré par qui ? Dans la sphère religieuse on dira qu’il est inspiré, voire dicté, par Dieu.

Or du religieux, quel est donc l’inspirateur ? On pourra dire, sans trop savoir ce que l’on dit, l’Inconscient, l’Autre de Lacan, ce qui ne nous éloigne pas beaucoup du discours religieux. Quoi qu’il en soit, ce miracle de l’inspiration est de nature verticale par rapport à l’horizontalité du discours courant, il introduit dans le gris quotidien la dimension de la transcendance, en laissant à ce mot son mystère.

Le Livre tire sa fonction d’une autre propriété. Si l’on examine tous les objets créés par l’homme, ils ont généralement au départ un modèle préexistant dans la nature. Nos demeures s’inspirent des grottes primitives, nos avions des oiseaux, nos vêtements des peaux animales, et jusqu’à nos radars dont nous devons le principe aux chauves-souris.

Les objets produits par l’homme sans mimétisme de l’ordre naturel sont en nombre très limité. Je n’ai pu, quant à moi, n’en dénombrer que deux. Le premier est le nœud, à savoir ce parcours d’un fil qui revient sur lui-même après avoir formé une boucle qu’il traverse. Comme l’a remarqué Lacan, il n’y a pas le nœud sans la nature. Aucune liane, aussi embroussaillée soit-elle, ne forme de nœud. Le nœud signe la présence humaine. Dans certaines cultures, en particulier dans le judaïsme, certains nœuds, les tsitsit, sont sanctifiés.

L’autre objet, sans représentant visible dans la Nature, c’est précisément le Livre. Sans doute, est-ce cette non-naturalité qui lui confère sa fonction.

On peut se demander si la passion de la science n’a pas été, depuis l’origine, cette quête de découvrir un correspondant naturel au Livre. Et peut-être l’a-t-elle trouvé… dans le filament d’ADN. Mais l’intuition de la double spirale de l’ADN ne peut pas raisonnablement avoir inspiré l’émergence du Livre.

Un autre objet pourrait nous interpeller, l’ordinateur, qui occupe aujourd’hui une place centrale dans nos existences. A première vue il semble inspiré par le progrès de notre connaissance du cerveau. Mais si l’on se souvient des premières machines d’intelligence artificielle, il s’agissait d’y introduire des piles de fiches en carton. On faisait littéralement manger à ces pauvres appareils des livres.

Il semble bien, en tout cas, que l’ordinateur est essentiellement l’enfant du Livre, les deux tendant désormais à se confondre dans le livre électronique. Je soumets tout cela à votre réflexion.

Tous ces jeux d’incorporation et de réélaboration du Livre, ce sont des actes d’amour. Mais lorsqu’on parle d’amour, d’Eros, la haine, la destruction, ne tardent pas à se profiler. C’est le phénomène de la biblioclastie, que j’ai essayé de mettre en évidence dans un troisième tempsvi.

Comme l’a si bien développé W.G. Sebaldvii, depuis un siècle et demi l’Occident s’est engagé dans un processus d’autodestruction de la civilisation élaborée en dizaines de siècles.

Les livres de chaque grand groupe humain ont traversé les siècles. On aurait pu en conclure de leur solidité, voire de leur éternité. Il n’en est rien.

Le choc de la modernité, c’est-à-dire du discours de la science, les a gravement endommagés, les dépouillant de leur transcendance pour les rabaisser à un simple niveau littéraire. Il en résulte une fragilisation du lien social, c’est-à-dire le développement d’un individualisme de plus en plus extrême. Le Livre de la Science s’est substitué à tous les Livres auxquels il nous arrive d’adhérer selon le vieil adage médiéval : Credo quia absurdum.

Ceci n’est pas propre à notre civilisation. On peut également l’observer chez les peuples dits primitifs, chez lesquels le corpus de mythes tient la place du Livre.

Un ethnologue, Colin Turnbull, s’est ainsi intéressé à une petite ethnie en Ouganda, les Ikksviii. Les Ikks étaient autrefois un peuple de chasseurs et de cueilleurs vivant sur une montagne sacrée pour eux. Le gouvernement ougandais décide un jour de créer sur ce lieu un parc naturel, contraignant les Ikks à se déplacer aux franges de leur montagne, et à renoncer à leur mode de vie traditionnel pour devenir des agriculteurs.

Sous l’effet de ce choc auquel est venue s’ajouter une terrible disette, le peuple Ikk, frappé par une terrible famine, se transforme en une juxtaposition d’individus où tout lien de soutien et d’entraide est aboli, y compris entre parents et enfants. Une cruauté sans limite se développe chez eux. Si on les interroge sur leur Livre, ils déclarent qu’autrefois ils croyaient en un Dieu, qu’ils pratiquaient certains rites et croyaient en leur vertu opératoire. Aujourd’hui, toutes ces croyances leur paraissent stupides et ils n’y adhérent absolument plus.

Le summum de cette opération de destruction du Livre fut atteint par les régimes totalitaires, et particulièrement par le nazisme, dont la finalité précisément – et qu’il manifesta dès sa prise de pouvoir par d’immenses autodafés – ce fut la destruction du Livre et des hommes qui l’incarnaient.

Cette opération de destruction du Livre ne me paraît pas s’être arrêtée avec la chute du nazisme. Elle continue à œuvrer, de manière plus ou moins souterraine, dans le monde où nous vivons, bien difficile à débusquer parce qu’elle est souvent portée par des sujets qui semblent agir au nom de la liberté et du progrès.

C’est à la persistance dans notre présent de structures qui se sont mises en place pendant l’ère des camps de concentration que j’ai consacré en un ouvrage récent, le dernier temps de ma réflexionix.


Notes
i. Jacques Lacan, « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je », Écrits I, Paris, Éditions du Seuil, 1966.
ii. Gérard Haddad, « La Littérature dans l'idéologie » in « La Pensée », n° 151, Paris, 1970.
iii. Sigmund Freud, Totem et tabou, Interprétation par la psychanalyse de la vie sociale des peuples primitifs, [trad. Française en 1951 par S. Jankélévitch], 1912.
iv. Cité par Freud dans Totem et tabou.
v. Ces réflexions se retrouvent dans mon essai Manger le livre (Gérard Haddad, Manger le Livre, Paris, Grasset, 1984).
vi. Gérard Haddad, Les Biblioclastes, Paris, Grasset, 1990 ; reéd. Les folies millénaristes, Paris, Librairie générale française, collection « Livre de poche », 2002.
vii. W. G. Sebald, La destruction comme élément de l’histoire naturelle, trad. de l'allemand par Patrick Charbonneau, Arles, Actes Sud, 2004.
viii. Colin Turnbull, Les Ikks, Survivre par la cruauté, Nord Ouganda, trad. Claude Elsen, Paris, Éditions du Stock, 1973.
ix. Gérard Haddad, Lumière des astres éteints, la psychanalyse face aux camps, Paris, Grasset, 2011.


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- Auteur : Gérard Haddad, psychanalyste, psychiatre et écrivain
- Titre : L’instance du Livre dans l’Inconscient
- Date de publication : 20-11-2012
- Publication : Revue Silène. Centre de recherches en littérature et poétique comparées de Paris Ouest-Nanterre-La Défense
- Adresse originale (URL) : http://www.revue-silene.comf/index.php?sp=comm&comm_id=119
- ISSN 2105-2816