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COLLOQUES


LES LETTRES FRANCOPHONES, HISPANOPHONES, LUSOPHONES ET LA LATINITE
L’extension de la notion de latinité. La « Romanistique » allemande, la « Neue Romania » à Berlin et l’ « Afroromanistik » dans le cadre des études africaines à l’Université de Bayreuth

János Riesz professeur émérite - Université de Bayreuth


S’il est un domaine où la notion de latinité est prégnante, c’est bien celui de la Romanistique allemande. Depuis une trentaine d’années, celle-ci s’est élargie aux lettres francophones, hispanophones et lusophones. C’est pourquoi je voudrais aborder le thème de notre colloque à partir de trois aspects : (1) la naissance et la constitution de la discipline « Romanistik » ou « Romanische Philologie », dans le cadre de l’université allemande; ensuite, deux tentatives, nées dans les années 1970 et 1980, d’intégrer les « nouvelles littératures » des pays ex-colonies des peuples « latins » (notamment l’Espagne, le Portugal, la France) dans cette « Romanistik » classique, à savoir (2) la « Neue Romania », née à la Freie Universität de Berlin, et (3) l’ « Afroromanistik » à Bayreuth, dont j’ai eu la charge de1979 à 2004.

1. La situation actuelle

Selon une pratique aujourd’hui répandue, je me suis informé de l’état actuel de la « Romanistik » via Internet en consultant l’article de Wikipedia1. Ce court article consiste en une « définition » d’une page et une bibliographie deux fois plus longue. Cette discipline, réunissant toutes les langues d’origine latine, y est présentée comme appartenant au passé. A sa place, nous trouvons aujourd’hui une étude particulière de chacune des langues (« Einzelphilologien »). Et, autre surprise, dans le paragraphe qui clôt l’article, on évoque la distinction entre la linguistique et l’étude des littératures en langues romanes, mais seule nous est présentée la linguistique, la « Romanische Sprachwissenschaft» :

« Die Romanische Sprachwissenschaft bildet Hypothesen über den genauen Prozess der Entstehung der romanischen Sprachfamilie. Sie versucht, die Gemeinsamkeiten und Differenzen zwischen den romanischen Sprachen typologisch zu erfassen. Darüber hinaus erfasst die Disziplin die Beschreibung des Varietätengefüges (Dialekte, Sprachniveaus und –register), der Sprachstruktur und –geschichte jeder einzelnen romanischen Sprache. In der jüngsten Vergangenheit versucht die romanische Sprachwissenschaft verstärkt, Anregungen aus der allgemeinen Sprachwissenschaft, besonders der Pragmatik, der kognitiven Linguistik sowie der Syntax, aufzunehmen. »

linguistique romane a pour tâche de former des hypothèses sur le processus précis de la genèse de la famille des langues romanes. Elle essaie de saisir les communautés et les différences entre les langues romanes sur une base typologique. De plus, la discipline de la linguistique romane inclut la description des variétés (dialectes, niveaux et registres des langues), de la structure et de l’histoire de chacune des langues romanes. Récemment, la linguistique romane s’est efforcée d’intégrer de manière croissante des impulsions de la linguistique générale, notamment de la pragmatique, de la linguistique cognitive et de la syntaxe.]

Où est donc passée l’étude des littératures en langues romanes ? Faut-il en conclure que la « Romanische Literaturwissenschaft » n’existe plus aujourd’hui ?
Le débat actuel sur la « Romanistik », sa signification historique et sa pratique universitaire a précisément repris au moment où s’est fait sentir la nécessité d’intégrer les nouvelles littératures d’outre-mer en langues romanes et de définir leur place dans la recherche et l’enseignement universitaires. Dès 1988, le président de l’Association des Romanistes, Fritz Nies, a publié avec Reinhold Grimm un volume dont le titre était : Ein « unmögliches Fach » – Bilanz und Perspektiven der Romanistik2. Dans son introduction au volume, Fritz Nies fait le constat d’une crise profonde qui serait due, en premier lieu, à la diminution des postes de professeurs de français dans l’enseignement secondaire. Mais il avance aussitôt l’argument de l’étendue et de l’importance numérique de l’espace linguistique et culturel, de loin le plus vaste d’Europe et de l’hémisphère occidental.
Dans cette perspective on découvre que non seulement les partenaires les plus importants (politiques, culturels, économiques) de l’Allemagne fédérale appartiennent à cet espace, mais aussi un grand nombre des nouveaux États de ce qu’on appelait le « Tiers Monde ». Fritz Nies en déduit la nécessité d’élaborer un programme d’études et de recherches allant du transfert culturel entre l’Allemagne et les pays de langues romanes aux recherches sur l’inventaire commun des formes grammaticales et lexicologiques de ces langues pour faciliter leur enseignement et à la formation d’interprètes et de traducteurs. Un atout important de la Romanistik serait précisément le fait qu’elle n’est pas limitée à une seule nation, mais qu’elle permet une ouverture vers le monde dans sa diversité.

2. La « Romanistik » – Une « invention de l’Université de Bonn »

Le débat sur le statut et l’avenir de la Romanistik dans les pays de langue allemande a connu une nouvelle actualité lors de la publication des deux volumes de Romanistik – Eine Bonner Erfindung3 (« La Romanistique, une invention de l’université de Bonn »). L’ensemble, long de 1227 pages, est divisé en deux parties : la première présente un historique tandis que la deuxième fournit une copieuse documentation. Je ne veux pas m’arrêter ici sur les débats et les polémiques provoqués par ces deux volumes. Je me limiterai à la dimension historique de cette « invention » qui a ses sources au début du XIXe siècle, dans l’humanisme de la génération de Goethe et de Wilhelm von Humboldt, et dans le romantisme d’August Wilhelm Schlegel, notamment son idée d’une poésie universelle et d’un vaste projet de traduction des grandes œuvres de l’Humanité, inspirée par la notion de Weltliteratur de Goethe. Si l’on considère les trois pères fondateurs de la Romanistik à Bonn – Friedrich Diez (1794-1876), Wendelin Förster (1844-1915) et Heinrich Schneegans (1863-1914) – c’est le premier, Friedrich Diez, qui a vraiment jeté les fondements scientifiques de la discipline, tant dans le domaine littéraire que linguistique.
Sous l’influence du vieux Goethe, qui venait de prendre connaissance des six volumes de poésies occitanes édités par Raynouard entre 1816 et 1821 (François Juste Marie Raynouard [1761-1836] : Choix de poésies originales des Troubadours), Friedrich Christian Diez commence son enseignement à l’Université de Bonn, en 1822. Il y donnera des cours pendant plus d’un demi-siècle, jusqu’en 1875.
L’étendue des domaines enseignés par Diez est étonnante :
  • cours de grammaire et de langues italienne, espagnole, portugaise ;
  • cours monographiques sur des auteurs canoniques des trois littératures et certains de leurs ouvrages : Pétrarque, Dante, Boccace, Le Tasse – Cervantes, Calderón – Camoens ;
  • mais aussi des cours sur l’ancien haut allemand et certains de ses textes (Otfried), la littérature du Moyen Âge (Walther von der Vogelweide, Chant des Nibelungen) ;
Parallèlement à ces cours tendant vers la littérature comparée, Friedrich Diez a donné une œuvre scientifique importante, avec des ouvrages fondateurs dont je ne cite que les plus importants4 :
  • Die Poesie der Troubadours (1826/1883/1966) / La Poésie des Troubadours (1845) ;
  • Leben und Werke der Troubadours (1829/1882/1965).
  • Grammatik der romanischen Sprachen, 3 vols. (1836, 1838, 1844, plusieurs ré-éditions) / Introduction à la Grammaire des langues romanes (1863) / Grammaire des langues romanes, 3 vols. (1874-76) ;
  • Etymologisches Wörterbuch der romanischen Sprachen (1853) / An Etymological Dictionary of the Romance Languages, chiefly from the German of F.D. (1864).
On reconnaît ici les deux sources de la Romanistik du XIXème siècle, à savoir les modèles humanistes et romantiques pour les études littéraires et la linguistique qui s’est inspirée de l’étude comparée des langues germaniques fondée par Jacob Grimm (1785-1863) et de la grammaire comparée des langues indo-européennes fondée par Franz Bopp (1791-1867), selon le principe formulé par Diez que « ces langues ont leur source commune dans la langue latine avec laquelle notre culture reste toujours étroitement liée ». La philologie germanique tout comme la philologie romane se sont constituées, à partir des études sur le Moyen Âge (donc des langues qui n’étaient plus parlées), sur les fondements jetés par la philologie classique. Et ce n’est que par ce détour qu’elles ont gagné leur rang et la dignité de disciplines universitaires.
Ce qui posera problème n’est pas l’origine commune des langues romanes dans la langue latine, mais l’hypothèse qu’au-delà de cette racine commune, les littératures en langues romanes seraient caractérisées par une communauté culturelle et spirituelle que l’on pourrait appeler « latinité ». Des littératures aussi différentes dans leur genèse et leur histoire que la française et l’italienne, l’espagnole et la roumaine sont ainsi réunies sous le toit commun d’un « Romanisches Seminar ». Dans les pays de langues romanes, et surtout en France, une telle conception prêtait à sourire et fut considérée comme « typiquement allemande », voire comme un égarement scientifique. Gaston Paris (1839-1903), pourtant ancien étudiant de Friedrich Diez et qui avait fondé avec Paul Meyer, la revue au titre programmatique de Romania, exprime son scepticisme dans le chapitre introductif de 1872 :

« Ces réflexions amènent naturellement à se poser une question intéressante et difficile : la Romania forme-t-elle vraiment un domaine intellectuel et moral, ou n’est-elle constituée que par l’origine commune des langues romanes ? En d’autres termes, existe-t-il entre les peuples qui parlent aujourd’hui des dialectes latins des liens réels, autres que ceux de l’unité de langage, lesquels peuvent en somme être considérés comme purement fortuits et sont actuellement fort relâchés ? Question grave, qui en engendre de plus graves encore, et qu’il ne faut aborder qu’avec une grande circonspection, si on tient à ne pas se payer de mots et à ne pas sacrifier à une idée préconçue la sincérité scientifique5. »

Selon Gaston Paris « s’impose l’impression que la philologie romane, dans sa conception allemande, est un bercail aux capacités illimitées d’accueil6 ».
En considérant l’histoire de la Romanistik, on constate qu’elle a toujours élargi son domaine : de la littérature du Moyen Âge et de la linguistique comparée vers la littérature de la Renaissance et les différentes périodes « classiques » des littératures romanes (Trecento, Siglo de oro, Grand siècle …) en se rapprochant toujours davantage de l’époque contemporaine. Lorsqu’en 1914, Heinrich Schneegans propose à l’Université de Bonn un cours sur Jean-Jacques Rousseau, il doit se défendre contre l’accusation d’avoir quitté l’enceinte de la Philologie Romane. Ses arguments nous paraissent toujours d’actualité : « Je suis d’avis que la philologie romane ne finit ni ne commence à une date précise, elle est une science vivante, qui évolue autant dans le domaine littéraire que dans celui de la linguistique7. »
Cette première phase d’expansion de la Romanistik s’achève vers 1914-1915, mais celle-ci consolidera son statut scientifique au long du XXe siècle, jusqu’à l’élargissement des années 1960-1970.

3. Nouvelles orientations : les années 1960-1980

La dernière phase d’expansion de la Romanistik, tant pour ses méthodes que pour ses objets d’étude, commence donc un demi-siècle plus tard, dans les années 1960 et 1970. Elle s’accomplit dans les trois directions évoquées par H. H. Christmann8 : au niveau diachronique à travers l’intégration de langues et littératures nouvelles ; au niveau diastratique, c’est à dire en intégrant la langue parlée et des textes non littéraires, référentiels ; enfin, au niveau diatopique, c’est-à-dire en intégrant les langues créoles, les littératures latino-américaines et africaines francophones, hispanophones et lusophones. On peut observer de quelle manière s’opère cet élargissement en présentant deux des centres universitaires qui se sont spécialisés dans ces domaines nouveaux de la Romanistik, à savoir la « Neue Romania » de la Freie Universität de Berlin, et l’ « Afroromanistik » qui s’est établie à Bayreuth.

3.1 La Neue Romania de l’ « Institut für Romanische Philologie » de la Freie Universität de Berlin
Dans un texte programmatique9, la « Neue Romania » est définie ainsi :

« Unter dem Ausdruck Neue Romania verstehen wir die eigenständige Symbiose, die aus dem Kolonialismus europäischer, romanischer Länder im Kontakt mit vielfältigen außereuropäischen Kulturen hervorgegangen ist. Der Ausdruck ist nicht ohne Problematik, impliziert er doch auf den ersten Blick eurozentristisches Denken. Jedoch das Gegenteil ist erwünscht. Die Forschung zur Neuen Romania möchte herausfinden, was de facto aus dem gewaltsamen kolonialen Kulturkontakt zwischen sogenannten Autochthonen und Europäern an Eigenständigem neu entstanden ist, wo es noch Beziehungen oder Abhängigkeiten gibt und inwieweit diese Kultur der Neuen Romania heute auf die Alte Romania und andere Domänen als eigenständiges Phänomen neu einwirkt und die Alte Romania sowie andere Teile der Neuen Romania beeinflusst. »

[Par le terme de Neue Romania nous entendons la symbiose originale née du colonialisme européen des pays de langues romanes, en contact avec une grande variété de cultures extra-européennes. Ce terme n’est pas sans poser problème, comme il implique – à première vue – une pensée eurocentriste. Mais c’est le contraire qui est voulu. La recherche sur la « Nouvelle Romania » cherche à comprendre ce qui est né d’original à partir du contact colonial violent entre les Européens et ceux qu’on appelait autochtones, dans quelles régions ces relations ou influences subsistent et dans quelle mesure la culture de la « Nouvelle Romania » exerce-t-elle son influence sur la « Vieille Romania » et d’autres parties de la « Nouvelle Romania ».]

A partir de l’exemple du Brésil et de l’Amérique latine, de la littérature francophone des Antilles et de l’Afrique noire, les auteurs expliquent ainsi que les cultures et littératures de la « Nouvelle Romania » ont non seulement acquis leur autonomie par rapport aux anciennes métropoles, mais qu’elles exercent une influence importante, variée et multilatérale, aussi bien sur celles-ci que sur les autres régions de cet ensemble. L’exemple d’Aimé Césaire montre que l’origine française / romane a permis une inspiration totalement nouvelle qu’on ne saurait présenter comme une simple variante régionale de la littérature française, en ce qu’elle participe aussi des traditions africaines et caribéennes. Elle est liée aussi bien à la poésie surréaliste d’André Breton qu’à celle du Cubain hispanophone Nicolás Guillén. La « Nouvelle Romania » s’est donc proposée d’analyser et de présenter des contacts inter- et pluriculturels dans leur dimension historique et leur dynamique contemporaine.
La « Nouvelle Romania » s’intéresse à certains ensembles de langues européennes : la Francophonie, qui intègre les pays qui se servent du Français (ou d’une de ses variantes) ou d’une langue créole à base du Français ; l’Hispanophonie des pays de l’Amérique du Sud et Centrale, des Caraïbes et de quelques régions des Etats-Unis, la Guinée Équatoriale et le Maroc ; la Lusophonie, qui englobe les pays de langue portugaise en Amérique latine, le Brésil et des régions frontalières de l’Argentine, du Paraguay et de l’Uruguay, les États africains Angola, Mozambique et Guinée-Bissau, des îles de l’Atlantique où l’on parle des langues créoles du portugais. Celles-ci font également partie de la Créolophonie, l’ensemble des pays où l’on parle des langues créoles nées du contact entre une langue romane et des langues autochtones non européennes.
Pour se faire une idée de l’étendue et de la variété des études et recherches de la Neue Romania berlinoise, il suffit de consulter la table des matières de l’annuaire de la « Nouvelle Romania », publié depuis 198410. Dans la plupart des cas, il s’agit d’une mosaïque de contributions venant de langues et de disciplines différentes. Ainsi, dans les premiers numéros, on trouve des documentations linguistiques (Christian Foltys : « Documentation de la Lingua Franca ») aussi bien que des études littéraires sur l’ensemble des littératures romanes hors d’Europe (Ronald Daus : « L’Image du bourgeois dans les littératures ‘bourgeoises’ extra-européennes »), des études sur les Missions chrétiennes et leurs stratégies « pour obtenir des conversions » au Mexique (Klaus Zimmermann : « Missions et contacts de culture »), des articles sur la politique des langues (Ulrich Fleischmann : « Langue et politique sur les Iles Capverdiens ») et les effets de l’analphabétisme sur le droit de vote (Burkhard Gnärig). – L’extension géographique des études va de l’Amérique du Sud au Québec, de l’Uruguay à Cuba, du Sénégal au Maghreb, de la langue roumaine au contact entre l’espagnol et les langues mayas au Mexique, les personnages abordés vont de Christophe Colomb à Carlos Fuentes, de Giambattista Vico à Derrida, des premiers voyageurs portugais sur la côte africaine au prix Goncourt de 1987 (Tahar Ben Jelloun : La Nuit sacrée), des découvreurs du Mississipi au récit de voyage de Hans Staden au Brésil, de la politique des langues de Charles III au statut du Ladino, la langue parlée par les juifs sépharades en Espagne, des Noirs sur la péninsule ibérique à l’origine du nom ethnique Saraceni
La question posée par Gaston Paris en 1872 prend donc une actualité nouvelle : « la Romania forme-t-elle vraiment un domaine intellectuel et moral, ou n’est-elle constituée que par l’origine commune des langues romanes ? » La définition de la « Nouvelle Romania » concerne désormais le « colonialisme européen des pays de langues romanes, en contact avec une grande variété de cultures extra-européennes ». Cette approche « postcoloniale », qui inclut également les anciens colonisateurs, malgré l’extrême diversité et hétérogénéité des champs de recherche, des questionnements scientifiques et des méthodes, offre des perspectives intéressantes et des résultats imprévus.
Dans le numéro 30 de l’annuaire Neue Romania Ronald Daus , qu’on peut considérer comme l’initiateur du domaine de recherche éponyme, fait le bilan des 25 années d’existence de ce centre de la Freie Universität de Berlin (1979-2004)11. Il rappelle d’abord le point de départ épistémologique de son initiative :

« Beim Studium einer solchen „Neuen Romania“ interessierte nicht so sehr die komplette Einzelbeschreibung all dieser globalen Ableger der Romanisierung, sondern es sollten die Beziehungen zwischen ihnen und den einst kolonisierenden Völkern untersucht werden. Was wurde wie und warum nach Übersee transferiert und bekam dort eine eigenständige Gestalt? Und womit beeinflussten die betreffenden Kulturen in Lateinamerika, Afrika, Asien und im pazifischen Raum ihrerseits die Invasoren? Welche Ideen, Glaubenssätze, Phantasmen, Sitten, Techniken und Objekte wurden wie und warum nach Übersee transferiert? Und was kam von den betreffenden fremden Kulturen nach Europa? Um all diese Fragen zu beantworten, wollten wir eine Wissenschaft der Geschichte und der Strukturen kolonialer Kontakte etablieren. »

[Dans l’étude d’une telle « Nouvelle Romania » nous étions moins intéressés par une description exhaustive de tous les résultats de l’expansion des langues romanes au niveau global, mais nous voulions analyser les relations entre les deux parties, les peuples de la « Nouvelle Romania » et les anciens colonisateurs. Le pourquoi et le comment des transferts vers l’outre-mer et les nouvelles formes qu’ils y prenaient. Et comment s’exerçait l’influence des cultures latino-américaines, africaines, asiatiques et du Pacifique sur les intrus ? Quelles étaient les idées, les croyances, mœurs et phantasmes, les techniques et leurs objets qui furent transférés vers l’outre-mer et quelles modifications ils avaient subies ? Quels sont les éléments des cultures indigènes qui ont trouvé leur chemin vers l’Europe ? Pour trouver des réponses à toutes ces questions nous voulions mettre sur pied une science de l’histoire et des structures des contacts nés du système colonial.]


L’expression « Une science de l’histoire et des structures des contacts nés du système colonial » pourrait définir le programme d’un centre des postcolonial studies avant la lettre. Dans la suite de son essai, Ronald Daus, distingue trois étapes dans l’évolution du Centre berlinois : (1) sa « préhistoire » de 1975 à 1979 (p. 8-14) ; (2) la « période d’expansion » qui va de 1979 à 1989 (p. 14-36) ; (3) et la « période d’institutionnalisation » de 1989 à 2004 (p. 36-41).
(1) La première période pose les bases d’un élargissement de l’étude. Les analyses ne pouvaient en effet pas se limiter à un seul continent si l’on voulait comprendre les processus historiques au niveau mondial. Ainsi, après la « Révolution des Œillets » de 1974 au Portugal, on saisit la chance d’étudier – suite à la libération du joug colonial des colonies africaines – la naissance de six nouvelles nations avec leurs littératures respectives. Le Portugal est considéré comme l’exemple prototypique d’un État européen qui a joué un rôle au niveau global et on analyse les conséquences de ce passé sur tous les acteurs concernés. A partir de ce cas précis, on définit les buts et les méthodes de la recherche. Quels faits ou événements ont créé quelles images ? Comment s’établit le jeu entre le local et le global ? Comment se transforme l’Europe par l’influence de civilisations et de cultures différentes? On ne se limite pas à la seule littérature de fiction, mais on pratique une démarche pluridisciplinaire. A la différence de recherches comparables dans les pays ex-colonisateurs (qu’on soupçonnait de pencher vers une attitude apologétique ou « patriotique » par rapport à l’histoire coloniale), on préfère souvent adopter une perspective Sud-Sud envisageant les relations entre les anciennes colonies elles-mêmes.
(2) La « période d’expansion » est caractérisée par le fait qu’à partir de 1979, outre Ronald Daus, trois autres professeurs de la Freie Universität viennent élargir l’éventail des méthodes et des domaines concernés : Horst Ochse, littéraire et familier de la situation autour de la Méditerranée, Christian Foltys, linguiste et spécialiste des « langues en contact » telle la lingua franca parlée autour de la Méditerranée, Thomas Kotschi, linguiste qui s’était spécialisé sur les variantes du Français hors d’Europe (Québec, Afrique) et qui suivait la politique des langues dans ces pays. Tous élaborent un programme conservant des liens avec la « vieille Romania » tout en considérant les processus et l’évolution des cultures romanes sur les autres continents. Il s’agit ainsi de contribuer à une renaissance de l’ancienne « Romania » : « Die ‘Neue Romania’ konnte als Wiederdurchlauf und Variation der historisch ersten Romanisierung verstanden werden, als eine Globalisierung der Anfangs-Etappe der alten romanischen Sprachen und Kulturen.“ (p. 19) [La Nouvelle Romania pouvait être entendue comme une répétition et une variation de la première romanisation historique, comme une globalisation des étapes initiales des anciennes cultures et langues romanes.] Avec les années, d’autres chercheurs et enseignants se joignirent au premier noyau du corps professoral (Ulrich Fleischmann, Michael Hinz, Peter Klaus, Klaus Zimmermann et autres) et les cours et autres manifestations du Centre attirèrent un nombre toujours croissant d’étudiants et de collègues.
(3) La « période de l’institutionnalisation » (1989-2004) est caractérisée par la chute du mur de Berlin et les conséquences politiques de l’implosion de l’Union Soviétique et de la réunification des deux Allemagne. La Freie Universität à Berlin Ouest devait se positionner face à la Humboldt-Universität, phare du système universitaire de l’ex RDA. Dans les sciences humaines, elle va plutôt s’orienter vers l’histoire et la théorie tandis que la Humboldt-Universität préférait cultiver les sciences de la communication et des aspects « appliqués ». La Neue Romania obtient donc le statut d’ « Abteilung » (département) et se voit placée sur un pied d’égalité avec les philologies partielles (Français, Espagnol, Portugais).
Au moment du 25e anniversaire de la Neue Romania, en 2005, la situation est incertaine.  Les chercheurs-enseignants de la première génération partent à la retraite. Indubitablement la Neue Romania est devenue un « monument » dont l’importance historique est indéniable : elle a même discuté des problèmes de la « globalisation » avant que le terme soit à la mode. Certes, on continue à publier et se positionner, mais comme tous les paradigmes au bout d’un certain temps, celui de la Neue Romania montre des signes d’essoufflement. L’universalisme des premières années semble céder le pas à une spécialisation et à une orientation de la recherche plus ciblée. Ce qui est parfaitement dans la logique de la politique universitaire au niveau national : il faut « se donner un profil » et se choisir un domaine scientifique précis pour accéder aux crédits et s’attirer une audience nationale. Mais, à la fin de son bilan, Ronald Daus reste optimiste, suivant le fil directeur du Centre, il convient de « kritisch interpretativ vorgehen, nie normativ » [procéder avec un sens critique de l’interprétation sans jamais se figer dans des normes rigides].

3.2 L’ « Afroromanistik » à l’Université de Bayreuth

L’orientation africaniste de la Romanistik à l’Université de Bayreuth, conçue comme « Afroromanistik » (terme non officiel utilisé à l’intérieur de l’Université), peut se comparer aux développements de la Neue Romania à Berlin. On distingue également une période de préparation (« préhistoire »), une « période d’expansion » et une « période d’institutionnalisation », même si les cadres chronologiques ne se recoupent pas entièrement. La différence principale étant que la « Nouvelle Romania » de Berlin fut le résultat d’initiatives qui venaient de l’intérieur de l’Université, tandis que l’orientation africaniste de Bayreuth était le résultat de « recommandations » provenant de la politique universitaire et des priorités de recherche définies au niveau national.
(1) L’Université de Bayreuth, fondée en 197112, a commencé son enseignement en 1975. Elle était censée de se choisir quatre spécialisations de recherche, en l’occurrence, pour les sciences humaines, la recherche sur l’histoire de l’opéra et les études africaines, appelées Afrikanologie, pour les distinguer de l’Afrikanistik qui, dans le contexte allemand, signifie exclusivement l’étude des langues africaines. Pour la chaire d’études littéraires africaines, on cherchait un « romaniste universel » (Vollromanist) au sens du XIXe siècle, avec en plus des compétences africanistes. Après maintes péripéties, j’ai été nommé premier titulaire de la chaire d’Afroromanistik (officiellement : de littératures romanes et littérature comparée, avec une spécialisation sur les littératures africaines) en 1979.
(2) La « période d’expansion » s’est caractérisée par le développement du Centre d’ »Africanologie ». Il s’agissait de trouver une place dans le « champ scientifique » des études africaines dominées par la linguistique africaine et l’ethnologie / anthropologie. La démarche décisive fut la création, à partir de 1984, d’un « Sonderforschungsbereich » (SFB), une sorte de centre d’excellence au niveau national, sur le thème « Identität in Afrika – Prozesse ihrer Entstehung und Veränderung » (Identité en Afrique – Processus de sa genèse et ses modifications) Le point de départ de ce SFB fut la leçon inaugurale de J. Riesz, donnée le 8 janvier 1981, sur « Littérature et identité nationale en Afrique – L’exemple du Sénégal13 » (1982) qui préconisait le thème du SFB. Celui-ci nous fut accordé d’abord pour deux ans à partir de 1984 et renouvelé après, tous les trois ans, jusqu’à fin 1997. Le projet global sur les « Identités en Afrique », qui intégrait jusqu’à 15 projets venant des différentes disciplines (littéraires, linguistiques, sociologiques, anthropologiques, géographiques, historiques etc.), a permis de développer un réseau international et la coopération avec des centres de recherches africains et français. Ce projet fut financé par la Deutsche Forschungsgemeinschaft (DFG-SFB 214) de 1984 à 1997.
(3) La « période d’institutionnalisation » : au niveau de l’Université fut fondé l’Institut für Afrikastudien (IAS) en 1990. De 1991 à 1999 fut accordée à l’Université de Bayreuth une école doctorale, « Interkulturelle Beziehungen in Afrika ». Depuis 1993 a lieu chaque année, à l’IWALEWA-Haus le Colloque Swahili, qui est considéré comme forum important au niveau international des swahilisants du monde entier. En octobre 2007 fut accordée à l’Université de Bayreuth une autre école doctorale, comme résultat de la « Exzellenziniative » (Initiative d’excellence) du gouvernement fédéral, la Bayreuth International Graduate School of African Studies (BIGSAS) qui compte un nombre élevé de doctorants africains et européens rattachés aux différentes disciplines membres de l’IAS14. Elle est renouvelable (sur évaluation) tous les cinq ans.
Et la Romanistique dans tout cela ? – Les deux chaires de Romanistik, celle de linguistique et celle de littérature participent à toutes les activités de l’Institut für Afrikastudien et du BIGSAS. On peut y voir une stratégie de survie. Dans une petite université comme celle de Bayreuth (autour de 10.000 étudiants), la Romanistik ne pourrait se maintenir en tant que discipline isolée. Par son intégration au cadre plus vaste d’un centre de recherche et d’enseignement africanologique, l’Afroromanistik de Bayreuth trouve sa place dans un contexte pluridisciplinaire d’études « francophones » qui profitent de la coopération et des échanges avec d’autres disciplines. Ainsi, l’extension des études aux lettres africaines francophones et lusophones permet aux études romanistes d’affirmer leur importance et de maintenir leur enseignement universitaire.
Rémi Brague, dans sa belle étude, Europe, la voie romaine15, a défendu la thèse « que l’Europe est essentiellement romaine » (p. 35) et que cette Europe romaine « se distingue des autres mondes culturels par le mode particulier de son rapport au propre : l’appropriation de ce qui est perçu comme étranger » (p. 120). Elle a eu la conscience d’avoir « ses sources en dehors de soi (ce qui) a pour suite un déplacement de son identité culturelle, tel qu’elle n’a d’autre identité qu’une identité excentrique » (p. 170) :

« On pourrait se risquer à dire que l’ardeur conquérante de l’Europe a longtemps eu, parmi ses plus secrets ressorts, le désir de composer, par la domination de peuples prétendus inférieurs, le sentiment d’infériorité par rapport à l’Antiquité classique que l’humanisme venait en même temps toujours raviver. On peut soupçonner quelque chose comme un équilibre entre la prépondérance des études classiques et la colonisation : les potaches bourrés de latin et de grec fournissaient d’excellents cadres à l’Empire. » (p. 58 suiv.)

On pourrait considérer que la Romanistik allemande s’inscrit depuis le XIXème siècle dans la tradition de cette « voie romaine » : n’a-t-elle pas intégré à son savoir et à son enseignement tous les domaines nouvellement acquis par les peuples issus de la latinité / romanité ? Souvent contre vent et marée, il est vrai, mais toujours en suivant cet adage de Rémi Brague : « La culture n’est pas une origine paisiblement possédée, mais une fin conquise de haute lutte. » (173) Et il est certain que la lutte continue.

1 http://de.wikipedia.org/wiki/Romanistik (à la date du 1er novembre 2010).

2„Une discipline impossible. Bilan et perspectives de la romanistique“, Tübingen, G. Narr, 1988.

3 HIRDT Willi (dir.), Romanistik – Eine Bonner Erfindung. In Zusammenarbeit mit Richard Baum und Birgit Tappert. 2 vols. , Teil I: Darstellung, Teil. II: Dokumentation, Bonn, Bouvier Verlag, 1993.

4 Ibid., p. 81-86.

5 Ibid., p. 9 suiv.

6 Ibid., p. 13.

7 Ibid., p. 15.

8 Cité ibid., p.17.

10 On trouve la liste des contributions des 28 premiers numéros de l’annuaire in : Neue Romania – «  25 Jahre Neue Romania », n° 30, Ronald Daus (dir.), Berlin, Institut für Romanische Philologie der Freien Universität Berlin, 2004, dans l’annexe en fin de volume.

11 « Ein kurzer, persönlicher Abriss der Geschichte des Studienbereichs „Neue Romania“ an der Freien Universität Berlin », in ibid., p. 7-41.

12 Les informations de cette partie viennent des Archives de l’Université de Bayreuth auxquelles j’ai pu accéder durant mon mandat de vice-président de l’Université de 1999 à 2002. – Dans ce qui suit j’ai repris en partie mon article « ‘Afroromanistik’ an der Universität Bayreuth », in Nicht nur Mythen und Märchen – Afrika-Literaturwissenschaft als Herausforderung, VEIT-WILD Flora (dir.), Trier, Wissenschaftlicher Verlag Trier, 2003, p. 145-159.

13 RIESZ János, « Literatur und nationale Identität in Afrika – Das Beispiel Sénégal », in Romanistische Zeitschrift für Literaturgeschichte, Sondernummer « Dekolonisation », Heft 1-2, 1982, p. 216-235.

14 Voir les pages sur Internet : www.bigsas.uni-bayreuth.de

15 Paris, Gallimard, 2009, « Folio essais », n° 343.


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- Auteur : János Riesz professeur émérite - Université de Bayreuth
- Titre : L’extension de la notion de latinité. La « Romanistique » allemande, la « Neue Romania » à Berlin et l’ « Afroromanistik » dans le cadre des études africaines à l’Université de Bayreuth
- Date de publication : 14-09-2011
- Publication : Revue Silène. Centre de recherches en littérature et poétique comparées de Paris Ouest-Nanterre-La Défense
- Adresse originale (URL) : http://www.revue-silene.comf/index.php?sp=comm&comm_id=85
- ISSN 2105-2816